Un album de famille

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Le film commence au Festival de Cannes. Au pied des marches, sur la Croisette, dans les halls des palaces, les conférences, un peu partout, des grappes de photographes se pressent et se bousculent tandis que résonne le crépitement assourdissant des déclencheurs et des obturateurs. Les images défilent elles aussi staccato, à donner le tournis.
Et puis soudain, silence. Ici, loin de l’agitation médiatique, tout n’est que calme et volupté, voix feutrées et lumières tamisées, temps arrêté. Nous sommes au 49, avenue d’Iéna, à Paris, adresse historique des studios Harcourt. Mardi 27 décembre au soir, France 5 nous conviait à y feuilleter le plus volumineux peut-être, le plus prestigieux à coup sûr, des albums photos. Tout en noir et blanc évidemment, en clair-obscur, en portraits graves ou discrètement ironiques, modelés, burinés, statufiés presque par l’éclairage si singulier des studios.
Plus de 300 000 personnes auraient ainsi posé sous les projecteurs de l’avenue d’Iéna, entre 1934 et 1989, année où s’arrête le fonds conservé au fort de Saint-Cyr, à Montigny-le-Bretonneux (Yvelines). En tout, quelque 10 à 15 millions de clichés entreposés.
Quel album de famille ! Galerie si nombreuse, si diverse que le téléspectateur, sans se laisser toutefois détourner du récit, échappe difficilement à la tentation de vouloir identifier les visages qui se succèdent à l’écran. Facile pour les plus récents, les plus célèbres, les plus médiatisés. Pour Guy de Rothschild (1934), Alfred Corto (1934), Francis Carco (1936), Robert Peugeot (1936) et tant d’autres, on a calé, on le dit sans honte. Pas mécontent par ailleurs de mettre enfin des visages sur un certain nombre de noms connus.
Quel défilé, en tout cas. Il faut dire que les studios de l’avenue d’Iéna ont longtemps été une étape obligée pour toutes les vedettes qui « s’y pressaient d’elles-mêmes », se souvient un ancien collaborateur de la maison. « En France, on n’est pas acteur si on n’a pas été photographié par le studio Harcourt », note même Roland Barthes dans Mythologies (1957). C’est tout dire.

A l’origine, une femme : Cosette Harcourt, photographe de son état. C’est elle qui impose le style qui porte son nom, inspiré de l’éclairage des studios de cinéma américains.
Quels qu’ils soient, les photographes sont priés de se fondre dans le moule. L’adresse est un lieu de passage pour les professionnels les plus doués. Mais « c’est une école d’humilité, reconnaît Francis Dagnan, PDG de la société, qu’il a rachetée en 2007. L’apprentissage est long et austère. Et il faut accepter de s’effacer derrière une griffe, une signature. Cela ne convient pas forcément à tous ».

Le studio a aujourd’hui quitté l’avenue d’Iéna. A la fin des années 1990, il a connu des turbulences économiques et a changé plusieurs fois de mains. Son avenir n’est pas forcément tout tracé. Le documentaire de France 5 n’en dit mot. Mais c’est mieux ainsi.
Dans un univers qui s’agite, il peut être bon, le temps d’une soirée télé au moins, de feuilleter l’album souvenir en noir et blanc d’un monde qui sait prendre la pose.

(Paru dans Le  Monde daté du 29 décembre 2011)

Olivier Zilbertin


In : Chroniques

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