Trente ans après, toujours mousquetaire

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Notre reporter a décidé de renouer avec son sport de jeunesse et de croiser le fer avec plus jeune que lui. Même pas peur

On ne sait pas bien laquelle des deux blessures fait le plus mal, laquelle des deux guérit le plus vite. Le choc au genou ou bien l’estafilade à l’ego. C’est ainsi en tout cas que l’on sort un soir de la salle d’armes : boitant bas, ménisque en compote et vexé du rappel à l’ordre. Avançant à peine masquée et l’épée non mouchetée à la main, la cinquantaine est venue brutalement nous remettre en mémoire notre prochain rendez-vous avec elle.

Même pas peur. On a déjà croisé le fer avec des adversaires autrement plus coriaces, croit-on. C’était autrefois, il est vrai, il y a longtemps, lorsque l’on était encore junior et que l’on fréquentait un peu les tournois internationaux. Avec l’âge, on s’est calmé. On a certes perdu en vitesse, en réflexes, en récupération et en force. Mais ce que l’on a perdu là, on l’a gagné ici : l’expérience, la patience, l’observation de l’adversaire, la capacité à s’adapter à son jeu et à le contrarier. Au change, on s’y retrouve finalement. On peut le dire pour ce qui nous concerne en tout cas : on ne s’est sans doute jamais autant amusé sur les pistes d’escrime qu’aujourd’hui, à l’orée de la cinquantaine. Peut-être même à cause de ces petits handicaps que l’âge nous a agrafés l’un après l’autre au revers du plastron. Chaque victoire compte double. Chaque touche est déjà un succès.

La preuve irréfutable que, malgré les années,  » l’esprit continue de dominer la matière « , assure Benoît Pincemaille, président de la commission vétérans à la Fédération française d’escrime (FFE).

Une commission créée en 2003, devant l’afflux de quarantenaires et plus souhaitant continuer, reprendre ou bien découvrir l’escrime. A la salle, les plus jeunes ont beau parfois nous appeler les seniors, au siège de la fédé, on nous classe en quatre catégories de vétérans : les V1 de 40 à 49 ans ; les V2 de 50 à 59 ; les V3 de 60 à 69 ; les V4 à partir de 70 ans. Nous avons notre circuit national, notre championnat de France, et nos championnats du monde par catégorie. Lors du dernier rendez-vous mondial à Porec, en Croatie, il y a un peu plus d’un mois, 36 nations étaient représentées par plus de 550 tireurs. La délégation tricolore, elle, était forte de 53 participants. Elle en est revenue avec deux titres à l’épée : François Ringeissen s’est imposé chez les 60 ans ; Marie-Chantal Demaille – qui fut, en 1971, la première française championne du monde au fleuret – l’a imité chez les dames.

En France, nous serions environ 5 000 à nous rendre régulièrement dans des salles d’armes. Et un millier à pratiquer encore la compétition. Même passé le cap des 70 ans, on l’a vu, il reste possible de relever le gant. En Croatie, pas moins de 111 septuagénaires se sont disputé les médailles et les honneurs.

 » Et croyez-moi, poursuit le président de la commission, ils étaient loin d’être ridicules les armes à la main. «  Nous n’en sommes pas là, loin s’en faut. Mais un rapide calcul nous a rasséréné : si la vie veut bien ne pas trop nous abîmer jusque-là, et nos ménisques se tenir sages, nous avons devant nous encore plus de vingt ans de pratique d’escrime et de compétition.

C’est dire que l’on n’a pas fini d’arpenter la salle d’armes Armand-Massard, bunker de béton enfoui sous la dalle Montparnasse à Paris. La bien nommée pour ces circonstances : champion olympique à l’épée en 1920, le futur président de la Fédération française d’escrime, Armand Massard, fut encore médaillé aux Jeux olympiques d’Amsterdam en 1928. A 44 ans. Ici, plusieurs clubs se partagent la petite vingtaine de pistes électriques. Plus jeune, on a porté les couleurs du Racing Club de France. Nous voici sous la bannière violette du Paris université club, le PUC. Le mardi et le jeudi soir, entraînement pour la section loisir. Jeunes et moins jeunes s’y toisent et croisent le fer.

Notre arme est l’épée. Ce pourrait être le fleuret ou le sabre, il n’y a pas de contre-indications. Mais à l’arme dite de duel on apprend, on reprend plus vite. On fait des gammes moins longtemps qu’aux deux autres armes, et l’on peut se retrouver sur la piste, s’amuser plus vite. Les règles du combat y sont plus simples : le premier qui touche l’autre, sur toutes les parties du corps, marque un point. Si les deux adversaires se touchent en même temps, c’est un point chacun.

Nous sommes ici une demi-douzaine, cheveu poivre barbe sel, ou l’inverse, à vouloir jouer encore aux mousquetaires. A nos âges !

 » C’est un mot-clé, analyse Benoît Pincemaille. L’une des bonnes raisons de continuer, de reprendre ou de découvrir l’escrime, c’est avant tout qu’il s’agit d’un jeu. A l’escrime, on s’amuse. «  Salle Massard, il y a ceux qui ont arrêté de longues années pour raisons professionnelles et par manque de temps. Et ceux qui n’avaient jamais trouvé l’occasion de s’y mettre vraiment.A ceux-là on a d’abord prêté une tenue et du matériel. Les premiers, eux, ont dû ressortir des housses les épées, un peu rouillées. Un coup de gomme, et hop, elles aussi ont repris du service.

Au rayon veste et pantalon, il a fallu se rendre à l’évidence : le temps avait fait son oeuvre. On a racheté aussi des bas, un gant, une cuirasse de corps, des chaussures spéciales, un fil électrique parfois et un masque, surtout si la rouille s’en était mêlée. On ne plaisante pas avec la sécurité sur les pistes d’escrime.

Si l’on ajoute à cela la cotisation du club (entre 200 et 400 euros) et la licence fédérale (une cinquantaine d’euros), l’addition peut paraître un peu salée. Mais le matériel durera, lui aussi… Et puis c’est pour la bonne cause :  » L’escrime permet d’entretenir la force, la souplesse et la coordination des mouvements, détaille Benoît Pincemaille. Elle permet aussi d’entretenir des vertus morales : le respect de l’adversaire, l’acceptation de la défaite, l’humilité. «  Le respect de l’adversaire, oui. Dans notre cas, l’acceptation de la défaite, on en reparlera…

En attendant, il faudra soigner ce genou. On ne coupera pas à l’arthroscopie, à l’arrêt, bien trop long. Après neuf mois éloigné des pistes, il faudra s’y remettre doucement. Revenir progressivement. Adapter un temps son escrime à la situation nouvelle. Mais même sur une jambe, on se battra jusqu’au dernier souffle.

 » L’escrime, avait résumé un jour Philippe Boisse, le champion olympique 1984 à l’épée, c’est une partie d’échec qui se joue à la vitesse de l’éclair. « 

Quand nos jambes de quinquagénaire ne nous portent plus à la vitesse de la lumière, reste la partie d’échecs. Et là, on a encore quelques beaux coups à jouer.

Olivier Zilbertin

© Le Monde

(article publié dans Le Monde daté du 5 novembre 2011)


In : Escrime, Sports

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