Mondial: le foot à l’école des réalisateurs européens

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D’un côté, des réalisateurs classiques qui se lâchent (un peu). De l’autre, des réalisateurs au style plus fleuri qui se policent (un peu aussi). Et la balle au centre. En matière de réalisation télévisée, la Coupe du monde de football du Brésil est bien dans la lignée de ces devancières : elle gomme les différences. Les deux réalisateurs français (François Lanaud et Jean-Jacques Amsellem) se retiennent pour ne pas abuser des ralentis et des plans serrés qui sont leur signature habituelle sur les chaînes françaises. Leurs homologues allemands et britanniques, à l’inverse, en usent plus que de coutume au Brésil pour ponctuer les rencontres. Au risque de rater le direct.

Le monde de la réalisation coupé en deux

« L’Allemand Wolfgang Straub a forcé sur les ralentis à l’occasion du match Espagne – Pays-Bas. Il a ainsi manqué seize fois la reprise du jeu et le coup de sifflet final », note Jacques Blociszewski, chercheur indépendant, auteur du Match de football télévisé (éditions Apogée, épuisé) et chroniqueur aux « Cahiers du football » (www.cahiersdufootball.net). Pour la petite histoire, Wolfgang Straub est le réalisateur de la finale de la Coupe du monde 2006, celui qui a filmé avec sa caméra le coup de tête de Zinédine ­Zidane sur l’Italien Marco Materazzi.

Il faut le savoir en effet : sur la planète football, le monde de la réalisation télé est coupé en deux. Allemands et Britanniques accordent une importance toute particulière au respect du jeu et de sa vision collective. Le placement, le mouvement, voilà ce qu’ils privilégient grâce aux plans larges, quand les réalisateurs français s’attachent davantage à l’exploit individuel. En Angleterre, une caméra installée en haut des tribunes pour des plans larges peut assurer à elle seule jusqu’à 80 % des images.

En France, l’accent sera mis plus volontiers sur la virtuosité du joueur, les exploits individuels, et les réalisateurs qui « multiplient les gros plans sur les visages, les gestes», précise encore Jacques Blociszewski.

A contrario, les télés anglaise et allemande filment avec moins d’interruptions et n’hésitent pas à faire durer les plans élargis. « Ils respectent le rythme du match. Sinon, les réalisateurs ont le sentiment de dénaturer la rencontre », analyse Jérôme Saporito, directeur adjoint des sports de TF1. « Un match ­anglais, précise-t-il, c’est environ 800 plans de caméras. En France, on monte vite à 1 000, voire 1 300 plans. »

Si d’habitude les chaînes anglaises et allemandes se contentent en général de 40 à 70 ralentis par match, soit en moyenne deux fois moins qu’en France, le rendez-vous mondial a donc tendance à lisser les écarts. L’Anglais Jamie Oakford a poussé son compteur de ralentis à 88 pour la rencontre Mexique-Cameroun, tandis que le Français François Lanaud, aux manettes notamment pour la retransmission du match d’ouverture Brésil-Croatie, a laissé jusqu’à 10 minutes de durée de vie aux plans larges, selon les mesures de Jacques Blociszewski. Il est bien rare que ces plans dépassent d’habitude les quinze secondes à la télévision française.

Réalisateurs français, allemands et anglais restent en tout cas les seuls à être appelés pour les grands rendez-vous internationaux comme la Coupe du monde. C’est qu’au-delà des différences, c’est avant tout leur maîtrise technique qui est recherchée. Tout le monde n’est pas capable en effet d’assurer la retransmission d’un match de Coupe du monde où il faut diriger pas moins de trente-quatre caméras, comme c’est le cas au Brésil.

(Article publié dans Le Monde daté du 23 juin 2014)

Olivier Zilbertin


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